
Je ne vais pas ici proposer une explication précise et exhaustive de ce que sont ces arts martiaux. Mais mes élèves s’interrogent parfois sur ce qu’ils sont, voire se trompent carrément sur le sens de ma pratique et sur ce que ces arts m’enseignent. L’objectif de cet article est de les présenter comme le ferait une carte d’identité, dans la forme plus que dans le fond, même si le plus important reste ce dernier.
Je vais pourtant prendre le temps d’expliquer ce qu’ils m’apportent concrètement. Cela permettra de mieux comprendre les passerelles que je cherche à construire entre mon vécu d'”Artiste martial” (partant du principe qu’on ne mesure pas la valeur d’un artiste mais plutôt la qualité de sa recherche) et mes cours de condition physique.
Un sport de combat est une pratique compétitive durant laquelle des adversaires s’affrontent en cherchant à vaincre leur opposant, comme dans un duel, au sein d’un système codifié cherchant à préserver plus ou moins l’intégrité physique des combattants. Certains combattants participent à des compétitions durant lesquelles il n’y a que peu de limites imposées, qui promettent de fastueuses récompenses financières en plus de la gloire pour le vainqueur, satisfaisant ainsi le goût du sang de combattants et d’un public faisant preuve d’une certaine bassesse morale.
D’aucuns diraient : du pain et des jeux. Car comme l’exprime Dostoïevski dans Les Frères Karamazov, dans le sous récit “Le Grand Inquisiteur” : la grande majorité de l’humanité est incapable de vivre les principes de liberté et d’amour. Le « Grand Inquisiteur » défend la thèse selon laquelle il convient de faire « efficacement » le bonheur du peuple. Par soucis « d’efficacité sociale”, il convient non pas d’assurer la liberté au peuple en espérant qu’il puisse s’en servir, mais au contraire de faire avancer vers le bonheur un troupeau grégaire et passif, par le biais d’actions “court-termistes“, tels que les jeux du cirque à l’époque romaine ou les combats en cage du MMA à notre époque, sans parler des films mettant des héros dont le talent principal reste d’encaisser des coups mortels pour n”importe qui, tout en montrant à quel point leur pratique des “arts” martiaux les rend plus forts que les autres.
Un Art martial est une pratique non-compétitive, durant laquelle, au-delà de l’énorme travail individuel exigé, des partenaires s’opposent en cherchant à vérifier la pertinence de leur propre pratique dans un combat codifié d’abord puis de plus en plus “libéré des codes”, visant à révéler à chacun les éléments de sa pratique qu’il doit améliorer. Ainsi le combat est représentatif de la vie dans sa nature propre : changeant, inconstant, évolutif, inattendu, émotionnellement impactant. Ainsi l’artiste martial exerce son art dans le but de s’élever lui-même, et son partenaire par la même occasion, car l’issue du combat qu’il mène ne peut être que l’harmonie et la paix, représentatif d’une forme d’amour universel, dans lequel l’Ego n’a aucunement sa place, si ce n’est en tant que révélateur des vigilances que l’artiste doit entretenir afin de continuer à servir son art. L’issue d’une telle pratique sur le plan du mental, sans même parler de spiritualité, c’est le développement de l’esprit critique, le sens de l’effort, la recherche de vertus telles que l’humilité, le respect, la droiture, la tempérance, la patience ou la douceur, en plus du courage, de la volonté, de la persévérance, dont je pense que les pratiquants de sports de combat ne manquent cependant pas. L’artiste martial recherche l’excellence afin que la pratique de son art l’élève sur le plan humain et même sur le plan divin, car la voie martiale est cheminement spirituel. Ainsi l’artiste œuvre à une meilleure humanité. Éternel insatisfait, il n’est jamais arrivé,il n’a et n’aura jamais la coupe ni la médaille, l’argent ni la gloire, au contraire, il fuit tout ceci, pour mieux se retrouver, se transformer, s’améliorer sur le plan personnel.
Le Wing Chun serait né au XVIIIe siècle, sous l’occupation mandchoue, dans le sud de la Chine. Certaines histoires racontent que les temples bouddhistes servaient alors de centres d’entraînement martial au service de la rébellion. La légende raconte qu’après leur destruction par le régime Mandchoue, cinq maîtres survivants d’un tempe shaolin — les « cinq anciens » — auraient transmis leurs savoirs par le biais de styles différents correspondant à leur personnalité physique, morale et spirituelle.
Ainsi une nonne nommée Ng Mui, après avoir vécu un temps dans un temple dit “de la Grue Blanche”, rencontra une jolie jeune femme victime de sa beauté et courtisée agressivement par de nombreux hommes de son village, dont un en particulier, un riche marchand. Ng Mui enseigna à la jeune femme un art du combat dont le système ne se construisait pas sur la force physique, le poids ou la taille, mais sur la rapidité d’exécution, l’agilité, l’ancrage et les alignements. Cette jeune femme, Yim Wing Chun, réussit alors à se débarrasser de ses courtisans afin de pouvoir épouser celui qu’elle aimait, lui-même artiste martial.
Lors de la mort de la jeune femme, il donna son nom au style qu’ils avaient continué de développer ensemble, qui devint le Wing Chun.
Ce dernier continua d’évoluer en se transmettant de maître à élève, la légende citant des lieux et personnes comme autant d’étapes de transformation améliorant encore le style d’origine, dont la Jonque Rouge, un navire-marchand, abritant des rebelles qui auraient ajouté au style Wing Chun le maniement de la perche longue.
Cependant, l’histoire du Wing Chun repose en grande partie sur des récits légendaires difficiles à vérifier car les écrits le concernant sont à ma connaissance rares et non datés. Ce que l’on sait avec plus de certitude, c’est qu’il s’agit d’un art martial du sud de la Chine, proche du style de la Grue Blanche, et lié à l’évolution d’autres arts martiaux.
Dans l’histoire du Wing Chun, un personnage ne peut être ignoré : il s’agit de Yip Man, celui dont la pédagogie a donné envie à probablement le plus célèbre artiste martial du monde, Bruce Lee, de recevoir son enseignement. C’est certainement cette relation entre les deux artistes martiaux, bien que de courte durée, qui a rendu le style Wing Chun si célèbre et Yip Man si réputé, au-delà de ses talents d’enseignant.
C’est une boxe poings / pieds / saisies / projections, se pratiquant à courte distance (en gros à la distance permettant aux bras tendus de deux adversaires de se croiser à hauteur du poignet). C’est un style épuré dont la réputation est de permettre à un pratiquant d’atteindre rapidement des compétences martiales efficaces (dans l’étude des arts martiaux chinois, rapidement signifie au minimum une dizaine d’année d’une pratique quotidienne de plusieurs heures). Il est composé de trois formes à mains nues, d’une forme au mannequin de bois et de deux formes avec armes (bâton et couteaux en huit). Le Wing Chun est un art martial au sein duquel on aborde la spiritualité bouddhiste, cette dernière étant symboliquement représentée à plusieurs reprises dans des techniques de main ou de respirations rencontrées durant l’étude des formes. Pourtant, l’objectif initial du Wing Chun était bien de fournir une technique de combat efficace et rapidement assimilable aux résistants Ming luttant contre l’oppresseur Qing.
Il y a différents styles dans le Taijiquan (Yang, Chen, 2 styles Wu, Sun, Li pour ne citer qu’eux), tous découlant du style Chen, le plus ancien. Les nuances reposent souvent sur les caractéristiques physiques, les vision des concepts et de la philosophie inhérente au Taijiquan et les objectifs de pratique de leur fondateur…
L’histoire du Taijiquan naît aux alentours du début du 17ème siècle. En dehors de cette date, il est difficile de relater l’histoire du Taijiquan car il n’y a pas d’écrits certifiés permettant d’établir un consensus commun.
La page wikipedia est plutôt bien documentée et sans rien affirmer propose quelques infos intéressantes. Ce n’est pas mon objectif ici de présenter une recherche aboutie.
Le Taijiquan, souvent rencontré sous l’écriture “Tai Chi Chuan” est un art martial.
C’est important de le dire ainsi et de faire une pause après le point de martial.
Le Taijiquan est un Art Martial.
Nombre de pratiquants et d’ailleurs aussi d’enseignants en font une gymnastique douce pour grabataires essoufflés.
Et si ces derniers sont tout aussi légitimes dans leur motivation (et ils ont bien raison de l’être), ce n’est pas une raison pour oublier que le Taijiquan est un art martial redoutable, aussi explosif que lent, aussi puissant que doux. Il s’agit de ne pas ignorer la nature de cet art car alors on lui retirerait ce qui en fait par nature un art martial hors du commun.
Le Quan dans Taijiquan signifie le poing, par extension la boxe. Taiji signifie, pour simplifier, Faîte suprême. Le Taijiquan peut donc se traduire par “la boxe du faîte suprême”. On est bien avancé…
Dans le Taoïsme, on considère qu’à l’origine il y a un symbole, un cercle quasi vide, représentant la vacuité : Wuji. Puis naît l’intention, initiant le mouvement, Taiji. Cela conduit à l’expression de la vie, le Tao, Yin Yang.
Ceci nous explique que le Yin-Yang (Taijitu), représentatif de la vie selon le Taoïsme, est la représentation finale de l’énergie circulant dans la matière (une sinusoïdale), après que l’intention (le souffle créateur, considéré comme le Faîte suprême, la clé de voûte de l’univers) ait généré un mouvement au sein de l’espace disponible que représente le Wuji.
Dit autrement, le Taijiquan est (je cite ici mon professeur, Brice Amiot) : une science martiale qui utilise la puissance de l’intention, c’est-à-dire la puissance de l’esprit pour véhiculer de l’énergie dans un corps harmonieusement équilibré et organisé. Le corps et l’esprit y sont donc appelés à s’unir pour exprimer des gestes martiaux visant à établir les conditions optimales pour permettre à l’énergie de vie de circuler harmonieusement à travers la chair.
le Taijiquan est une discipline exigeante, surprenante, qui permet une formation complète sur le plan physique, technique, mental, énergétique et spirituel (car n’oublions pas que même si cette dernière dimension n’est que peu souvent mise en avant dans la pratique des arts martiaux, elle est pourtant le plus souvent au cœur de leur système et de leur histoire).
Techniquement, le Taijiquan est l’association d’une intention martiale et de son application par le biais de techniques subtiles et précises, dans un contexte établi par l’opportunité que représente l’intention agressive d’un adversaire dont nous empruntons la force.
Le Taijiquan s’exprime dans un répertoire de techniques relâchées, souples, basées sur le principe de non-opposition.
Le Wing Chun comme le Taijiquan se nourrissent des philosophies taoïstes, bouddhistes et confucianistes.
Je ne suis pas (encore) assez savant ni expert pour affirmer et justifier avec précision et de façon exhaustive les éléments de détail qui nous renseignent sur ce point dans l’une et l’autre des disciplines. Mais il existe des experts, je rends ici à nouveau hommage à mon professeur Brice Amiot, qui partagent avec plaisir et pertinence leur savoir à ce sujet.
Mais ce que je sais, c’est que la pratique de ces Arts Martiaux implique non seulement une préparation physique de qualité mais aussi une réflexion profonde sur la vie, la nature, l’amour, la paix, le bonheur, les vertus, la spiritualité, l’humanisme, l’altruisme, le vivre ensemble, la peur, la mort, la santé, l’éducation, la culture, la transmission, et encore beaucoup d’autres domaines de pensée que j’oublie certainement.
Mon accompagnement au sein de mes cours de condition physique se nourrit énormément de ces réflexions et de ma pratique.
J’espère que ceux de mes élèves qui liront cet article comprendront mieux ce que m’apportent les arts martiaux que j’investis et en quoi ils existent en creux dans mes cours, inévitablement.